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WINE & THE CITY

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WINE & THE CITY

Une coupe à Rosés

Longtemps je me suis couchée, sans avoir même une pensée pour le football. J’ai souvent eu des difficultés à trouver le sommeil, ruminant les rendez-vous manqués et autres déceptions amoureuses, mais jamais le ballon rond n’était entré dans le champ intime de mon endormissement. Jamais… jusqu’à hier soir !

Dans un semi-sommeil agité, je poursuivais la balle dont les hexagones de cuir noirs et blancs se fondaient avec la vitesse pour devenir gris. Je courais sur un terrain vert qui semblait se prolonger en se rétrécissant progressivement. A mesure que le ciel disparaissait au dessus de moi pour être remplacé par un plafond éclairé, le gazon cédait pour laisser apparaître des planches de bois sur lesquelles s’imprimait l’inscription « Tavel » dont les lettres avaient tendance à se rapprocher de plus en plus et se confondre. A chaque foulée piétinant cet amas lettré, le sifflet retentissait et une foule hurlait « hors jeu ! Hors jeu ».

Le ballon poursuivait sa trajectoire, prenant de la vitesse jusqu’à percuter violemment sept quilles disposées en triangle, dans un immense éclat de verre. Je ne pouvais plus courir, je pataugeais dans un liquide rosé qui se transformait en torrent aux reflets tantôt bleutés, tantôt orangés. Soudain un arbitre caché par un sombrero brandit un carton rouge sur son canoë jaune. Deux mariachis entonnaient un « joyeux anniversaire Mister Number  Nine ». S’approchant du sombrero afin de le tacler élégamment, ils dévoilèrent le visage d’une femme dont le corps ressemblait à une amphore qui tanguait de plus en plus fort en hurlant « I will survive ».

J’avais chaud ! Je mourais de chaud ! Dans ma tête résonnait de façon assourdissante le son du vuvuzela, comme un essaim d’abeilles en furie. Je me levais pour me rafraîchir et découvrais les bouteilles vides alignées sur la table de jardin. Il y avait de tout, du rosé, du blanc, du rouge et même de la téquila !  J’avais bu… Un peu trop… Et comme une bleue, j’avais fait des mélanges par curiosité culturelle !

Je le savais : les premiers jours qui précèdent l’été sont toujours traîtres. Les jours se prolongent, comme les jupes raccourcissent. Les hommes, guidés par des pointes de testostérone estivales s’entêtent à organiser des soirées barbecue misogynes à souhait auxquelles nous nous rendons docilement…Sait-on jamais !

Hier soir, donc, le barbecue était footeux-mondain, coupe du monde oblige. Et… équipe de France oblige, il fallait commencer ces soirées dès le premier match, histoire de ne pas passer à côté de la saison, non pas que le football soit une passion dévorante, mais, encore une fois, sait-on jamais, depuis 1998, il ne faut pas se montrer trop regardante ; les hommes ne se cachent plus : le foot est assumé, exalté, voire intellectualisé pour les plus inhibés.

Ces différentes façons d’appréhender ce sport télévisuel a tendance à pimenter les soirées barbecues qui, en dehors de l’intérêt du moment partagé, n’en présentent pas réellement d’autres. La viande n’est toujours pas cuite lorsque la nuit est tombée et dans le noir, les merguez finissent calcinées… Je n’ai pas un amour démesuré pour les barbecues, ni pour les matchs de foot en général, mais la coupe du monde permet de passer des soirées étonnantes, émouvantes, drôles parfois.

Il avait toutefois fallu imposer l’étiquette : point de bières, la Budweiser resterait gravée sur les pancartes publicitaires mis en valeur par l’écran plat et la Stella serait réservée aux ailiers du bar d’en face. Le brasero des bobos devait s’agrémenter de la dive bouteille sinon rien ! Tout le monde avait joué le jeu… ou presque ! Evidemment, il avait fallu que le voisin profite de cette occasion pour nous révéler sa vraie nature de fêtard. Il était venu, en plus du maillot bleu porté par de nombreux mâles en présence, affublé d’une perruque rouge et colorié de façon tricolore sur les joues. C’était l’heure de l’apéro, le match Afrique du Sud et Mexique se terminait et lui brandissait sa bouteille en gloussant « Tequila, tequila » !

Je le laissais boire au goulot, persuadée qu’à ce rythme il ne verrait ni la fin du match France Uruguay, ni les saucisses réduites à l’état de charbon…

Pendant l’intermède footballistique, j’observais deux clans perméables et tout aussi touchants. Les gentils « Cro-Magnon » s’affairaient devant les braises, préoccupés. Ils échangeaient sur la manière dont il fallait s’y prendre pour saisir au mieux la viande, sans la brûler. Face à des désaccords appuyés sur des expériences dissociées, ils nous rejoignaient les uns après les autres afin de se déshydrater…si l’on veut. Les bouteilles de rosé se débouchaient sereinement en attendant le coup d’envoi du fameux match et pour se donner une contenance sociable, certains tentaient la conversation aimable. Ainsi Laurent, le cadre bancaire à la chemise brodée d’un joueur de polo me confia convaincu : « c’est vraiment bien pour l’Afrique du Sud de recevoir la coupe du monde ! ». Oui, Laurent avec un verre de rosé dont la cuvée répond au joli nom de « Perle de Culture », tu peux te permettre de dire que c’est bien pour l’Afrique du Sud, c’est comme ce vin : minéral et pur. D’ailleurs pour la peine, tu peux me resservir car ce rosé est très agréable et se suffit à lui-même.

Plus tard, alors que le match que nous étions sensés regarder s’enlisait dans l’ennui bleuté, l’ami d’un ami s’est approché de moi et m’a proposé de goûter des vins « Sud Af. ». Et comme l’équipe s’appelle Bafanas deux fois, pourquoi ne pas en goûter deux en effet ? Victor, je crois qu’il s’appelait Victor, me servit tour à tour un blanc, un chardonnay (mon talon d’Achille) sur lequel l’étiquette présentait « Neil Ellis ». Entre deux gorgées, Victor se mit à entonner « Asimbonanga » d’une voix douce sous les étoiles. Je me remémorais la première fois que j’avais entendu Johnny Clegg. J’étais en CM2, c’était en 1988. J’étais émue. Nous avons alors parlé de Mandela et des souvenirs de sa libération en ouvrant une bouteille nommée « Plaisir de Merle », un cabernet-sauvignon au goût herbacé. Le match venait de se finir : nul… ne restait plus qu’à danser sur des rythmes zoulous sous une pluie inattendue. Au petit matin, je n’avais pas seulement mal à la tête, mais mal partout en fait !  ■ AJH

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